L'Oréal

« L’entreprise est souvent le seul espace où les victimes de violences conjugales peuvent parler librement » - Entretien avec Margaret Johnston-Clarke

Margaret Johnston-Clarke, directrice monde de la diversité et de l’inclusion chez L’Oréal, présente les engagements du groupe contre les violences conjugales, à l’occasion de la sortie d’une étude européenne sur l’impact de ce fléau au niveau professionnel.


Selon vous, pourquoi les entreprises doivent-elles se saisir du sujet des violences conjugales ?

La première réaction, quand on aborde ce sujet très tabou, est en général de considérer qu’il relève de la vie privée et que l’employeur n’a donc pas à s’impliquer. Or, on sait qu’une victime de violences conjugales est souvent coupée de son cercle amical, voire familial, par le conjoint maltraitant. Elle est isolée, ses déplacements peuvent être contrôlés, et finalement, le travail est le seul endroit où elle interagit librement avec d’autres personnes. Cela en fait un lieu privilégié pour lui porter secours. Il m’a donc paru logique que L’Oréal s’investisse dans cette problématique après avoir tant œuvré pour l’égalité femme-homme et pour un espace de travail inclusif et sécure.


Chez L’Oréal, comment s’est concrétisé cet engagement ?

En 2018, nous avons décidé de rejoindre le premier réseau européen d’entreprises engagées contre les violences faites aux femmes, que venaient de créer les Fondations Agir Contre l’Exclusion (FACE) et Kering : OneInThree Women. Il nous a notamment permis de mener une vaste enquête sur le retentissement de ces violences dans la vie professionnelle, en interrogeant 40 000 employés des 6 entreprises du réseau : L’Oréal, Kering, BNP Paribas, OuiCare, Carrefour et Korian, dans 6 pays d’Europe de l’Ouest dont la France. Nous avons aussi commencé à sensibiliser nos collaborateurs à différents niveaux : managers, assistantes sociales, infirmières, médecins du travail, afin que tout le monde comprenne les enjeux et connaisse les démarches à suivre. Enfin, avec les autres entreprises du réseau, nous avons édité, pour chaque pays, un guide recensant les principales associations et acteurs à contacter en cas de besoin.


Que vous a appris l’étude publiée la semaine dernière ?

Que nous touchons-là à un vrai sujet. Pas moins de 16 % des femmes et 4 % des hommes participants ont signalé des expériences actuelles ou passées de violences conjugales. Le fait de mener cette enquête a été très bien accueilli en interne et nous avons eu beaucoup de remontées – anonymes – de nos collaborateurs. Les gens sont satisfaits que le sujet soit pris en considération. L’étude nous a aussi malheureusement révélé que nous comptons tous, dans nos équipes, des victimes. Ce travail, piloté par quatre chercheuses, nous a enfin permis de mesurer l’impact de ces violences sur le travail de la victime, et/ou de son équipe, en termes d’efficacité, d’absentéisme…


Quelles actions en ont découlé ?

Avec les autres entreprises du réseau, nous nous sommes mis d’accord sur un plan de travail et avons émis un certain nombre de recommandations. Nous allons par exemple travailler, dans le cadre du programme Achats solidaires, à soutenir des prestataires susceptibles d’embaucher des personnes victimes de violences conjugales. Nous le faisons déjà en France et en Italie et souhaitons étendre l’initiative à d’autres pays. Nous allons aussi continuer à former nos collaborateurs, avec l’aide de l’ONG Women’s Aids.


Quel est l’objectif de cette formation ?

Il s’agit d’un module non-obligatoire de 3 heures. Il a lieu en petits groupes d’une vingtaine de personnes, avec une experte de l’ONG, qui s’appuie sur des cas d’école et laisse beaucoup de temps à l’échange entre les participants. Ce n’est pas une formation obligatoire et il ne s’agit en aucun cas d’apprendre à nos collaborateurs à prendre en charge le problème. Nous souhaitons néanmoins les sensibiliser à cette réalité, leur permettre d’identifier certains signaux forts et d’orienter la victime vers des interlocuteurs pertinents.


Pourquoi le Groupe est-il légitime à s’investir dans cette cause ?

Nous avons toujours été une entreprise impliquée dans la société, dans le territoire. Par exemple, au printemps dernier, nous avons publié un plaidoyer dans le journal Le Monde pour soutenir la prise en compte des violences conjugales dans une convention en préparation par l’Organisation internationale du travail (OIT). Nous pensons, en toute humilité, que nous pouvons montrer l’exemple, en tant que Groupe international. Nous pouvons tester des choses, pour ensuite les déployer à plus grande échelle. Personnellement, je trouve insupportable que ces violences se produisent encore en 2019. Je pense que les entreprises, privées et publiques, ont la responsabilité de sensibiliser à ce sujet, car il y beaucoup de drames qui pourraient être évités ou limités en donnant confiance à nos collaborateurs pour parler et chercher de l’aide à l’extérieur.